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Générique
À partir de 8 ans, du CE2 au CM2
Eugène Green, France, 2003, 75 minutes, couleur, format 1,66
Production : MACT (Martine de Clermont-Tonnerre), Les Films du Fleuve (Luc & Jean-Pierre Dardenne), AB3 (Claude Berda).
Scénario et réalisation : Eugène Green.
Directeur de la photographie : Raphaël O’Byrne.
Son : Dana Farzanehpour.
Montage : Cheng Xiao Xing, Benoît De Clerck.
Interprétation : Adrien Michaux (Nicolas), Christelle Prot (Pénélope), Alexis Loret (Chevalier au lion), Laurène Cheilan (Demoiselle de la chapelle), Achille Trocellier (Grand enfant), Marin Charvet (Moins grand enfant), Arnold Pasquier (Ogre), Sam (Lion).
Distribution : Shellac
Résumé
Le jeune homme Nicolas a quitté le domicile de ses parents non sans leur avoir dit qu’il partirait. Il va par les chemins, voit un sanglier, puis croise le Chevalier au lion, lequel marche tout droit vers le château d’un ogre qui tient captive une Demoiselle dans une chapelle (afin de l’épouser quand sa femme acceptera d’être répudiée). Le Chevalier au lion souhaite délivrer cette Demoiselle qu’il aime, et pour cela veut combattre l’Ogre. Pendant que ce dernier fait ses courses en capturant deux enfants, Nicolas arrive à la chapelle, et la Demoiselle captive l’invite à venir l’y rejoindre – en passant par la fenêtre et, comme il se doit, par lévitation. Là, Nicolas retire l’épée coincée dans l’autel, ce qui,selon la prédiction d’une sorcière, le fait devenir maître du cœur de la Demoiselle – qu’il aimait déjà sitôt vue. Mais lorsqu’ils s’embrassent, la demoiselle, piquée, recule et exige qu’il aille aider le Chevalier au lion à combattre l’Ogre. Celui-là est arrivé au château, et y rencontre Pénélope, la femme de l’Ogre, qui le nourrit et l’héberge clandestinement pour la nuit. Pénélope transmet le défi du Chevalier à son mari, après avoir sauvé de la mort les deux enfants prisonniers de l’Ogre en lui cuisinant, à son insu, du porc plutôt que de l’enfant. Perdu sur son chemin à la tombée du jour, Nicolas rencontre un arbre enchanté, et se laisse aller, au pied de son tronc, aux délices qu’il lui propose. Il ne se réveillera le lendemain que bien tard, quand la matinée sera déjà bien avancée. Le Chevalier au lion, de son côté, combat l’Ogre – sans son lion. L’Ogre a répandu de la bave de limace sur le sol, et le Chevalier, bien qu’averti par Pénélope, glisse et est mortellement frappé par l’Ogre. Nicolas n’arrive au château que pour trouver le Chevalier à l’agonie, seul avec Pénélope ; mais, muni de chaussures antibave, il part combattre l’Ogre sur le champ, et avec l’aide du lion parvient à le vaincre en lui tranchant la tête. Nicolas part rejoindre la Demoiselle de la chapelle avec l’âne que lui laisse Pénélope. Mais lorsqu’il la retrouve, mise au fait de la mort du Chevalier au lion, elle cesse soudain de l’aimer au profit du Chevalier mort. Nicolas est désespéré. Ils quittent tous deux la chapelle et avec l’âne partent vers le château, pour que la Demoiselle puisse voir le corps de son nouveau bien-aimé. Dans un songe, le lion rejoint la demoiselle, pleure devant elle et la conduit jusqu’à Nicolas qui semble mort. La Demoiselle renonce au Chevalier au lion. La même nuit, Pénélope allume une torche qu’elle plante à côté du cadavre du Chevalier au lion. Elle va nourrir et coucher les enfants, qu’elle considère comme les siens « par la parole ». Quant elle revient auprès du Chevalier au lion, son corps a disparu. Elle entend bientôt sa voix derrière elle, avant de sentir sa main prendre la sienne. Au matin, elle prépare le petit déjeuner des enfants, tandis que la Demoiselle de la chapelle, libérée par sa parole, aime de nouveau Nicolas. Pénélope, revenue sur le lieu de la mort du Chevalier au lion, le voit maintenant en face d’elle : il est complètement ressuscité, ils appartiennent au même monde, et s’étreignent. Arrivent Nicolas, la demoiselle, le lion et l’âne. Tous se réjouissent. On annonce les noces prochaines du Chevalier au lion et de Pénélope d’une part, de Nicolas et de la Demoiselle d’autre part. Les enfants ont trouvé un bébé éléphant, et obtiennent l’autorisation de l’emporter avec eux, guidés par le lion qui va les ramener jusqu'à leurs parents. Ils se saluent, le soleil et la musique illuminent la nature.
Note d'intention
Voici un film contemporain si singulier qu’il ne manquera pas de dérouter certains spectateurs !
Le Monde vivant épouse la structure narrative d’un fabliau en référence au Chevalier au lion de Chrétien de Troyes.
À plus d’un titre, ce film revêt des partis pris esthétiques audacieux : utilisation répétée du principe filmique du gros plan pour montrer les mains et les pieds des personnages, théâtralisation du jeu des acteurs, anachronisme visuels, etc. Tous ces éléments contribuent à construire un monde très littéraire et référencé, à mi-chemin entre la chanson de geste et le conte médiéval.
Eugène Green, artiste de talent aux multiples facettes (dramaturge, cinéaste, essayiste ou encore romancier) signe un premier long métrage iconoclaste qui séduira aussi pour son humour décalé.
Mots clé
Évocation médiévale, conte, parole, monstre, phrasé, éveil amoureux, trucage, costumé, baroque, chien, bestiaire, château, animal, fabuleux, musique, nature, cadet/aîné
Le monde et son mystère
Extrait du Point de vue du
Cahier de notes sur...
écrit par Jean-Charles Fitoussi
Voici un chevalier sans peur et une demoiselle à délivrer, voici un oracle, voici un ogre, voici des enfants capturés, voici un arbre enchanté qui parle et qui saigne, voici des animaux, des épées, des combats et des songes, des lévitations, des morts et des résurrections… Mais voilà que les chevaliers portent des jeans (ou plutôt des pantalons en « toile de Gênes à la mode deNîmes », comme les nomme le réalisateur), voilà que les sorcières sont lacaniennes, que les ogres conservent les enfants au congélateur, que l’on n’oublie aucune liaison de la langue française ni aucun subjonctif, présent ou imparfait, que les lois Jules Ferry interdisent aux ogres d’être polygames – et que tout cela semble à la fois le plus étrange et le plus naturel du monde. Ainsi va Le Monde vivant, par de drôles de chemins qui déroutent en allant tout droit – tout comme Dieu qui, selon Claudel, écrit droit avec des lignes courbes. Si c’est un conte, il se passe de nos jours. Et si c’est un film d’actualité, il est aussi d’un autre âge. Il va faloir faire avec les paradoxes – à moins de réaliser que c’est nous et nous seuls, spectateurs adultes, qui voyons des paradoxes là où ne règne que simplicité, et jeu d’enfant. Pourquoi les chevaliers ne porteraient-ils pas de jeans, ne chausseraient-ils pas des chaussures antibaves? Qui l’interdit ? Pourquoi n’entrerions-nous pas dans les chapelles par lévitation ? Qui l’en empêche ? Il suffit d’être léger, très léger… Commençons par faire comme font les enfants qui posent les règles de leurs jeux, ou comme Don Quichotte qui ne cesse de répondre à son écuyer : « Tout est possible, Sancho. » Oublions-nous, oublions ce que nous croyons savoir, et ouvrons-nous, ne serait-ce qu’un moment, à la possibilité d’être enchanté. Il en va, peut-être, de notre vie et de notre mort.
Perdre connaissance
Je me souviens avoir entendu quelqu’un citer, lors de la présentation d’un film au public cannois, un mot qu’il attribuait à Jean-Luc Godard, mot sensé fournir le sésame à une bonne perception d’un certain nombre de films, dont celui qui allait bientôt commencer : il s’agissait, pour bien sentir, de « perdre connaissance ». Je ne saurais dire combien de spectateurs ont pris le mot dans un seul de ses sens et, très obéissants, se sont évanouis pendant la projection (il en restait, de fait, assez peu quand les lumières se sont rallumées). De mon côté, j’optai plutôt (malgré moi) pour l’endormissement – sachant pourtant que le présentateur n’en demandait pas tant. Et, de cette séance et de ce film dont j’ai oublié jusqu’au titre, je ne me souviens plus que de cette parole préliminaire. Mais ne serait-elle restée en mémoire qu’en vue de faire mentir le célèbre proverbe « les paroles s’envolent, les écrits restent », elle servirait déjà la cause du Monde vivant, film tout entier habité par cette idée selon laquelle la parole est la réalité la plus tenace, la plus prégnante, la moins susceptible de s’envoler – bien qu’elle paraisse, à l’inverse de l’écrit, si fugace, impalpable et invisible. Aussi, dès le premier plan du film, la mère de Nicolas est-elle sûre, contrairement à son mari, que leur fils ne reviendra pas : « Ce qui est dit est dit. » Mais plus encore, cette recommandation est peut-être la meilleure qui soit pour aborder ce film d’Eugène Green : perdre connaissance – et commencer à écouter. Oublier ce qui fut appris à l’école ou imprimé par l’habitude, pour s’ouvrir à une réalité bien plus vaste qu’on ne se la représente. Il n’est dès lors pas étonnant que les enfants puissent réserver au film un meilleur accueil que les adultes : ils ont moins à désapprendre, moins de connaissances à perdre. Toute la première séquence expose ce préalable: il faut sortir de chez soi, quitter les quatre murs de la maison, pour rejoindre ce que l’on apercevait par la fenêtre, aller vers cette lumière jusqu’ici encore masquée par les feuillages. Rejoindre le monde vivant suppose une espèce de deuil – est-ce pour cela que retentit dans toute la première séquence le Dies Irae, traditionnellement chanté pendant la messe des morts ? Nicolas laisse la maison vide (sa chambre évoque une cellule), et arrive jusqu’à une lisière. Son regard est alors captivé par la vision d’un sanglier. Et ce sanglier renifle. Il sent. Il semble être le gardien du monde vivant : le carton du titre du film trouve place juste après cette apparition, comme si cette lisière et ce sanglier signalaient le seuil d’un monde nouveau, le monde vivant. Nicolas franchit cette frontière. C’est par lui qu’il nous sera donné de découvrir ce monde, de voir ce qui l’oppose, ce nouveau monde, vivant, à l’ancien, mort. Une indication est donnée par le carton qui suit le titre du film et le nom du réalisateur. On y lit une citation de Maître Eckhart, théologien de la fin du XIIIe siècle et instigateur de ce que l’on a appelé la mystique rhénane : « Si Dieu manquait à sa parole, sa vérité, il manquerait à sa divinité, et ne serait pas Dieu, car il est sa Parole et sa vérité. » La proposition peut surprendre, car on a l’impression de lire une sentence logique comme une démonstration, mais celle-ci, à l’examen, prend la tournure d’une tautologie, voire d’une pétition de principe : puisque Dieu est identifié à sa Parole et à savérité, alors Dieu ne peut manquer à sa parole ou à sa vérité sans quoi il ne serait pas ce qu’il est, Dieu, Parole, Vérité – étant considéré comme acquis que ces trois mots désignent au fond une seule et même chose. Comme si l’on disait : le bleu ne peut pas être vert, puisque s’il l’était, il ne serait pas bleu, car le bleu est bleu. Si l’on s’accorde sur l’identification de Dieu à sa Parole, sa vérité, alors la proposition est évidente, et se résume à : Dieu est Dieu, Dieu ne peut pas ne pas être Dieu…
Petite biblio-filmographie
Ouvrages d’Eugène Green
Livres :
La Parole Baroque, Desclée de Brouwer, 2001.
Présences, Desclée de Brouwer, 2003.
La Rue des Canettes, Desclée de Brouwer, 2003.
La Reconstruction, Actes Sud, 2008.
Poétique du cinématographe. Notes, Actes Sud, 2009.
La bataille de Roncevaux, Gallimard, 2009;
Films :
Toutes les nuits, 2001.
Le Nom du feu, 2002.
Le Monde vivant, 2003.
Le Pont des Arts, 2004.
La Religieuse portugaise, 2009.
Autour du film
Livres :
Robert Bresson, Notes sur le cinématographe, Gallimard.
Chrétien de Troies, Yvain le Chevalier au lion, Le livre de poche.
Calderón, Le Grand Théâtre du monde. Garnier Flammarion.
Maître Eckhard, Traités et Sermons (diverses éditions).
Pascal, Pensées (diverses éditions).
Clément Rosset, Le Réel, traité de l’idiotie, Minuit.
Clément Rosset, L’Objet singulier, Minuit.
Films :
Straub et Huillet, Moïse et Aaron.
Robert Bresson, Lancelot du lac.



