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Générique
À partir de 6 ans, du CP au CM2
Buster Keaton
1924, États-Unis, 75 minutes (6 bobines), noir et blanc, muet.
Titre original : The Navigator.
Réalisation : Donald Crisp et Buster Keaton.
Scénario : Clyde Bruckman, Joseph Mitchell et Jean Havez.
Montage : Buster Keaton.
Production : Joseph M. Schenck pour Buster Keaton Productions inc.
Distribution : Metro Goldwyn Distributing Corporation.
Image : Elgin Lessley et Byron Houck.
Éclairage : Denver Harmon.
Directeur artistique : Fred Gabourie.
Interprétation : Le Navigator (Le Buford), Rollo Treadway (Buster Keaton), L’armateur du Navigator (Frederick Vroom), sa fille (Kathryn McGuire), le chef des cannibales (Noble Johnson), espion et cannibale (Clarence Burton), espion et cannibale (H.M. Clugston).
Sortie aux États-Unis : 13 octobre 1924
Sortie en France : 13 mars 1925
Distribution en France : MK2 Diffusion
Résumé
Des espions, qui préparent un sabotage dans un port du Pacifique, ouvrent une fenêtre : un grand bateau apparaît comme sur un tableau. C’est le Navigator. Rollo Treadway, riche oisif, voit quant à lui de sa fenêtre un spectacle inhabituel : deux jeunes mariés noirs heureux. Il décide de les imiter, et demande subitement la main de sa riche voisine, dont il possède déjà le portrait. Devant son refus catégorique, il décide de partir seul en croisière le soir même. Par une erreur nocturne, il s’installe à bord du Navigator vide, dont le propriétaire n’est autre que le père de sa voisine. Celui-ci est enlevé sur le même quai par les espions, dérangés dans leur sabotage. Croyant le secourir, sa fille qui l’accompagnait en vue d’une soirée mondaine monte, en tenue de soirée, à bord du Navigator, dont les espions coupent les amarres. Au matin, le paquebot dérive en pleine mer et les deux millionnaires se retrouvent sur le grand bateau comme sur une île déserte. Polis mais affamés, ils sont incapables de s’alimenter comme de signaler leur présence à un croiseur. Habillés en marins, ils passent leur première nuit ensemble. Elle est mouvementée, mais ce n’est pas une nuit de noces. Au matin d’un autre jour, la cuisine bricolée est devenue utilisable, mais une île se profile à l’horizon, peuplée de « cannibales ». Rollo plonge en scaphandre pour réparer le bateau dangereusement immobilisé, tandis que les indigènes enlèvent sa partenaire qui tournait la pompe à air. Par miracle, Rollo survit sans air, son scaphandre effraye les sauvages et sert de pirogue. Après une véritable bataille navale contre la tribu noire, le couple de blancs perdu n’a plus qu’à se laisser couler au fond de l’océan… mais un sous-marin providentiel les repêche. Une fois à l’intérieur, embrassé pour la première fois, Rollo parvient encore à mettre le monde sens dessus dessous.
Note d'intention
Le Navigator est le personnage principal du film de Buster Keaton qui comme dans Le Mécano de la General (autre film du catalogue) montre une nouvelle fois sa fascination pour les grosses machines. Cet énorme paquebot promis à la ferraille, sauvé provisoirement pour les besoins du film, est le théâtre des péripéties de Rollo. Cet amoureux éconduit va devenir un héros malgré lui en inventant par exemple une nouvelle façon de cuisiner ou en descendant au fond de la mer en scaphandre pour entreprendre des travaux sous la coque du bateau.
Grand classique du cinéma burlesque, La Croisière du Navigator enchaîne les scènes d’usage : poursuites, chutes, gags, personnages secondaires de méchants, etc. C’est aussi un film chorégraphique dans lequel le cinéaste génial ose toutes les audaces techniques comme les très surprenantes scènes filmées sous l’eau.
Film majeur de la carrière de Buster Keaton, La Croisière du Navigator enchante les spectateurs de cinéma grâce à son humour décapant et à sa poésie.
Mots clé
Burlesque, trucage, chorégraphie, rapt, bataille, vie quotidienne, en bateau, mer, bourgeoisie, éveil amoureux , indigènes, héros, l'homme et la machine
À l’eau Keaton ? Certainement pas !
Extrait du Point de vue des
Cahier de notes sur...
écrit par Hervé Joubert-Laurencin
L’enfant est innocence et oubli, un nouveau commencement et un jeu, une roue qui roule sur elle-
même, un premier mouvement, un « oui » sacré.
F. Nietszche
Tandis que Le Mécano de laGeneral (1926) est, de tous les films de Keaton, celui qui a coûté le plus d’argent, le Navigator (1924) est celui qui en a rapporté le plus. Peut-être est-ce pour cette raison qu’il apparaît a priori comme une fantaisie en décors contemporains (A Metro-Goldwin Attraction précise le bas du premier carton de titre) plus « gratuit » que la reconstitution historique minutieuse d’un épisode de la guerre de Sécession qui le suit de seulement deux ans. Les tribulations sans suite, et sans conclusion, de deux privilégiés boudeurs qui ne parviennent même pas à se fiancer apparaissent tout d’abord comme prétexte à l’exhibition ludique d’un beau joujou : un vieux paquebot promis à la ferraille et sauvé provisoirement pour les besoins d’un film burlesque, dont les péripéties, classiques dans le genre (poursuites, chutes, mimiques, personnages secondaires de méchants typés) ressemblent plus à une suite de gags de courts métrages qu’à la grande construction historique d’un Mécano de la General ou théorique d’un Cameraman (1928). Mais existe-t-il des œuvres d’art plus gratuites que d’autres ? Quel est le sens historique d’une œuvre qui se place délibérément hors de l’histoire ? Comment fonctionne une mécanique burlesque parfaite, « célibataire » comme les machines du même nom du mouvement dada, autosuffisante, « abstraite » ? Et pourquoi l’inutile et la fantaisie devraient-ils être déclarés plus « gratuits » que les films historiques dûment thématisés ? En somme, et pour commencer, pourquoi le Navigator serait-il moins historique que le Cuirassé Potemkine, mis à l’eau un an après lui par S.M. Eisenstein de l’autre côté du monde, en Union soviétique ?
L’anti-Potemkine
Le Potemkine, œuvre expérimentale d’un jeune artiste alors peu connu qui révolutionne l’esthétique du montage, est issu d’une commande : la commémoration anniversaire de la révolution de 1905. Il est censé relater un fait historiquement avéré: la révolte de marins du tsar qui protestent contre leur mauvaise nourriture (sérieuse question que celle de l’alimentation quand on part en mer, comme l’apprennent à leurs dépens les deux millionnaires américains du Navigator). Cette première révolution est comme la répétition générale de cellede 1917, qui a vu un mouvement communiste s’emparer d’un pays. Cet événement historique sans précédent provoque, notamment aux États-Unis où l’on craint de voir s’internationaliser la révolution, au début des années 1920, des flambées de violence et de répression « anti-Rouge » visant à interdire tous les partis communistes ou assimilés (première Red Scare: 1917-1920). Keaton évoque au passage ces convulsions historiques, dans ses Mémoires, parmi les misères d’une époque dure. Quant au bateau réel rebaptisé Navigator, le Buford, il a servi de prison de déportation, d’« arche soviétique », dans un épisode extrême de cette paranoïa d’état anticommuniste à la fin de l’année 1919 (cf. Autour du film).
Petite bibliographie
Écrits de Buster Keaton
Buster Keaton (avec la collaboration de Charles Samuel), Mémoires Slapstick, Seuil, 1987 (collection Points Virgule ; traduction de My Wonderful World of Slapstick, 1960 ; 1ère édition française, L’Atalante, 1984).
Buster Keaton, « Les six âges de la comédie » (1924), et « Quand la comédie est chose sérieuse » (1928), textes présentés et traduits par Michel Bouvier et Jean-Louis Leutrat dans les Cahiers du cinéma, n° 296, janvier 1979.
Ouvrages en français sur Keaton
Jean-Patrick Lebel, Buster Keaton, Éditions Universitaires, Paris, 1964.
Marcel Oms, Buster Keaton, Premier Plan, Lyon, 1964.
Michel Denis, Buster Keaton, L’Avant-scène, Paris, 1971.
Robert Benayoun, Le Regard de Buster Keaton, Herscher, Paris, 1982.
Jean-Pierre Coursodon, Buster Keaton, Atlas-L’Herminier, Paris, 1986.
Olivier Mongin, Buster Keaton l’étoile filante, Hachette, Paris, 1995.
Cahier de notes sur… Le Mécano de la General, par Hervé Joubert-Laurencin, 2002.
Keaton vu par André Martin (un exceptionnel commentateur)
Cahiers du cinéma, n° 86, août 1958 :
– « Un K extraordinaire. Rendez-nous Keaton ! »
– « Cinébiographie à 4 mains » (avec JS)
– « Le Mécano de la pantomime »
– « Malec au frigo (The Buster Keaton story) »
Cinéma 66, n°104, mars 1966 :
– « Buster Keaton vu de dos »
Pour aller plus loin – Autour du film (documentation historique en ligne en anglais)
– http://www.busterkeaton.com (The Damfinos Official Website) : sur Buster Keaton
– http://www.worldwar1.com/dbc/buster.htm : sur les années de guerre de Keaton en France
– http://www.atlantictransportline.us/content/11Mississippi.htm : sur l’histoire du SS Mississipi, ancêtre du Buford
– http://www.history.navy.mil/photos/sh-us-cs/army-sh/usash-ag/buford.htm : sur l’histoire du Buford, navire militaire ancêtre du Navigator
– http://www.marxists.org/history/usa/culture/pubs/liberator/1920/04/index.htm :
« Journal de bord du Buford » par Alexander Berkman, récit de l’émigration forcée des présumés « Rouges » de New York à la Finlande en décembre 1919-janvier 1920 (Liberator, n° 4, avril 1920, mensuel marxiste étatsunien fondé par Max Eastman, pages 9 et 10)
– Robert K Murray, Red Scare. A Study in National Hysteria : 1919-1920, University of the Minnesota Press, 2009 (réédition d’un ouvrage de 1955 sur le « Péril rouge », partiellement consultable en ligne sur Google Books).



