L’envol

I/ Présentation

L’envol est ce moment, très particulier dans un film, où le personnage principal vole dans les airs. On retrouve cette figure comme élément du récit merveilleux – mais parfois aussi dans des films plus réalistes – comme décollage du réel (une scène de rêve nocturne par exemple).
Un véhicule volant emmène le héros loin de la terre, lui permettant de fuir le réel – soit un danger imminent, soit sa condition présente. Ces véhicules sont autant ceux de la pensée. Ils apparaissent sans autre raison que mus par la nécessité de cette échappée belle.
Devenir aérien, une expérience sensible à vivre à la première personne. L’euphorie grisante du décollage nous envahit, les repères changent et les pieds se libèrent du sol, sentiment d’allégresse qui dans l’instant nous immerge. Pour l’évoquer, le cinéma, art du mouvement, joue sur notre perception avec tous les procédés émotionnels. Il faut le « faire vivre » au spectateur, réussir à lui faire renoncer à une représentation réaliste du monde et des corps filmés pour le désir d’une nouvelle expérience de l’imagination.
Représenter ce voyage aérien est un vrai défi à relever pour les cinéastes : rendre aérien et onirique ce qui n’est que trucage et machinerie.
Dans les films, le cerf-volant est souvent la figure de référence de ce désir d’évasion. Fuir ailleurs mais en se laissant porter au hasard là où le vent nous emportera - vol pour vol, vent pour vent. C’est aussi celle du spectateur pour son réalisateur, plaisir d’abandon au film qui nous transporte. Le lâcher prise – la confiance du héros en son guide, lequel semble si bien connaître la destination programmée.
Mais l’objectif plus secret de cet envol est d’accéder à une nouvelle perception de l’espace. Décollé de terre, du corps, décollé du fauteuil pour le spectateur dans la salle, il devient possible de voir au-delà de l’arc-en-ciel. Pour autant, ce voyage n’a rien de passif car au désir de décoller du réel, se substitue progressivement le sentiment d’être au-dessus du monde, d’embrasser son immensité, point de vue omniscient en contre-plongée sur le monde des terriens.
Autre caractéristique, c’est à l’issue de ce vol, de retour sur terre que le héros se découvre changé. Alors que son corps, à cheval sur un animal volant, assis dans un avion ou suspendu à un cerf-volant, n’a pas changé, l’expérience du vol l’a fait progresser, sa connaissance du monde s’en est trouvée élargie ou l’énigme s’est révélée à lui. Il revient parmi les siens, insensiblement grandi. Le vol est en lui-même une épreuve épique, comme pour Atreyu dans l’histoire sans fin, gravée sur les murs de la crypte récapitulant l’ensemble de son parcours.
Le moment le plus grisant de ces envols est quand, simplement tenus par la main, Chihiro comme le petit garçon dans Le Bonhomme de neige semblent s’être métamorphosés en êtres aériens, nous faisant partager cette expérience magique et merveilleuse. Ils font l’expérience culminante de l’envol – bien sûr onirique parce qu’interdite aux terriens, enfants d’Icare : s’être affranchis de l’apesanteur. Délestés de leur poids, ils sont l’imagination pure d’un corps devenu céleste.

Rêverie, onirisme par excellence, la scène de l’envol est l’apanage des grands récits d’évasion… Peut-être aussi l’expérience la plus intime du spectateur de cinéma. Une jouissance de la perception physique des yeux et des oreilles, très spécifique au 7e Art. Dans la force du récit, elle devient dynamique, changement en marche. L’envol nous déplace mentalement, mais aussi nous change en construisant notre imagination à partir du spectacle proposé.
Voilà ce que la magie sensible du cinématographe, immobile et plongé dans le noir face à des images sonores, peut initier comme secret : l’intuition du spectateur qu’à l’issue de ce vol cinématique extraordinaire, le monde en lui aura grandi.

envol

II/ Au fil des films

Cerf-volant du bout du monde : Séquence 22
Envol pour la Chine. Le Roi des singes, qui transporte le lit des deux petits parisiens en Chine, comme un tapis volant
(cf. analyse de séquence du cahier de notes)

Le Magicien d’Oz : Séquence 8
Passage aérien dans le monde d’Oz. Dans la maison qui s’envole prise dans l’œil du cyclone, Dorothée assiste par la fenêtre à son passage dans le monde d’Oz. Dorothée, en sécurité dans sa maison, ne change pas alors que tourne le monde autour d’elle
( cf. analyse de séquence du Cahier de note : tout repose sur l’adhésion à cette scène, qui DOIT être réussie pour que surgisse le merveilleux du film).

La Belle et la Bête : Séquence de fin du film.
Enlacés, la Belle et la Bête s’élancent et s’envolent pour le royaume de la Bête. « Vous n’avez pas peur ? – J’aime avoir peur… avec vous »

Bonhomme de neige : Séquence 11
Vol de nuit. La nuit volée au réel, prenant sa main dans la sienne, le Bonhomme de neige entraîne le petit garçon dans un voyage au-dessus du monde. Partage de regards entre nos deux héros et ceux qui les regardent passer.
(cf. analyse de séquence : embrasser toute l’immensité de la terre)
Puis vol retour séquence 15.

Goshu le violoncelliste : Séquence 21
Le vol guérisseur du souriceau accroché en pensée à une graine de pissenlit, au son du dernier mouvement de la Pastorale de Beethoven que lui joue Goshu. Il atterrit ainsi que sa mère souris au pied de l’arbre où le musicien achève le morceau, entouré de tous les animaux qui l’écoutent. Le souriceau réintègre le corps du violoncelle, il est guéri.

Histoire sans fin : Séquence 19
« Aller aux limites de Fantasia » le dragon est la monture de Atreyu pour parcourir le monde de Fantasia.
Puis séqu.27 / fin : vol triomphal au-dessus de Fantasia sauvée. Et séquence 28 : irruption dans le réel : le dragon Falkor réalise le souhait de Bastien en fichant la frousse aux voyous qui le harcelaient.

Mon voisin Totoro : Séquence 14
Devant la maison endormie, le grand Totoro lance sa toupie, y grimpe, les filles se jettent sur lui et s’agrippent. Ce drôle d’équipage entraîné par le roulis de la toupie, prend de l’altitude et gagne les airs en riant de plaisir. Le rêve nocturne se termine, tous à la cime du camphrier, à jouer calmement de l’ocarina au clair de lune.

Porco Rosso : Séquence 17
L’évocation en flash-back de la scène du passage dans les nuages – cause de la mystérieuse métamorphose de l’aviateur en cochon.

Princess Bride : Séquence 43
Pour fuir du château de Comte Rugen avec ses sauveteurs, Bouton d’or saute de la fenêtre. Au ralenti, vu en contre-plongée, le saut se fait vol irréel et magique, pour se finir sans choc dans les bras du géant Fezzir, saine et sauve.
(cf. image-ricochet du cahier de notes p.23)

U : Séquence 35
Lazare dévale les escaliers pour tenter de retrouver Mona. U, devenue minuscule, est agrippée à sa tête, mais un second coup de vent l’entraîne à nouveau dans les airs et cette fois nous la perdons définitivement de vue. « U s’est envolée ! – mais une licorne de vole pas… - c’est le vent qui l’a emportée ! ». Devenue invisible, ce n’est qu’au générique final que la voix de U accompagne à nouveau son amoureux de lézard, avant qu’elle ne virevolte, en transparence, au gré du défilement des noms cités.

Le voleur de Bagdad : Séquence 40
Le vol du tapis magique permet à Ahmad de «voler au secours » des héros. Deus ex machina, résolution finale heureuse où le méchant est battu. Puis Ahmad part à la fin dans les airs sur son tapis pour de nouvelles aventures.

Le voyage de Chihiro : Séquence 14
À cheval sur le dragon blanc, Chihiro vole de la chaumière de Zeniba pour les bains, se laissant conduire par ce vol libérateur jusqu’à la résolution de l’énigme de son périple. C’est alors que se souvenant d’avoir sauvé Chihiro petite de la noyade, Haku perd ses milles écailles et reprend sa forme humaine. Chihiro et Haku tombent, main dans la main – puis Haku reprend ce vol grisant au ras de l’eau, entraînant la fille dans ce vol planant et merveilleux.

III/ Encore d’autres vols…

D’autres situations de vol peuvent intervenir dans un récit filmique, qui ne donne pas lieu à des scènes d’« envol ».

- Imagerie des machines volantes :
Utilisées comme simples véhicules, ils sont éléments de caractérisation de l’époque historique donnée :
Le spoutnik de la conquête spatiale, avec un volant de badminton pour une chenille cosmonaute amateur dans Gagarin (Programme de courts-métrages)
– les navettes futuristes : Celle de Satanas dans la Table tournante ou de la Reine cruelle de l’an 3000 dans Princes et princesses
- l’hélicoptère de Peau d’âne lors de l’anachronique remariage (« Tout est arrangé, j’épouse votre père ! » /séqu.38) – folklore oriental : le cheval ailé magique et le tapis volant dans Le voleur de Bagdad– la montgolfière qui s’envole dans Le magicien d’Oz… sans Dorothée, preuve ultime de l’incompétence de Oz question prestidigitation.

- Les attaquants venus du ciel :
La présence d’« êtres volants» comme danger, figure classique. Ils ne sont souvent que des péripéties du récit, intervenant de l’extérieur comme opposants aux héros.
Jason et les Argonautes : les Harpies, créatures ailées qui fondent du ciel sur Jason. Elles font partie du « Bestiaire » du film.
De même nature : L’armée de singes volants de la sinistre sorcière de l’Ouest dans le Magicien d’Oz.
Dans King Kong : les ptérodactyles –puis les avions meurtriers de la fin du film qui en sont le pendant new-yorkais.
Dans Porco Rosso : les escadrilles d’avions des « pirates de l’air »
Le jeu de points de vue « Attaquant du ciel/attaqué sur terre » est surtout remarquable dans L’étrange Noël (séqu 19) où le suspens du montage parallèle va faire de la parodie de tournée de père-Noël gothique - vol euphorique et innocent pour Jack, un danger volant pour les hommes – quand la farce tourne au tragique, son « tréneau-cercueil » devient menace terroriste à abattre…

- L’oiseau :
De sa faculté à surplomber la situation et s’envoler à tire d’aile, il est la figure idéale de l’« insaisissable ». Il ne reste qu’une image animée que l’on admire voler – ce mystère du mouvement cinématique révélé par Marey. Et il est surprenant de voir que son point de vue intérieur nous est comme interdit à l’écran. Dans Azur et Asmar, c’est l’image en hors-champ de l’oiseau Saïmourh chevauché par Asmar, alors qu’Azur au sol, s’affronte au lion écarlate (analyse de la séquence 24 / p. 21 à 26). C’est le Coucou dans Goshu avec lequel l’unisson est impossible et qui s’échappe.
On se rappellera l’hilarant court-métrage anciennement au catalogue : « La grande migration », ces oiseaux que l’on tente de suivre alors qu’ils multiplient les figures du vol par retournement jouant avec le cadre même de l’écran comme notre dernier repère avec la terre ferme... Et celui-ci perdu, s’autodétruisait dans le plaisir du vertige pur, l’impression de regarder le voyage basique d’un oiseau du Nord vers le Sud...
Mais surtout Le Roi et l’oiseau nous raconte cette identification impossible : Pourtant personnage central qui donne son souffle au récit, on suit l’oiseau sans jamais épouser son point de vue. Il reste ce contre-champ, contre-plongée à la cime du château qui nargue l’orgueil du roi-nabot. Poétique éternelle ravivée par Prévert, l’oiseau
symbole de liberté - idéal à atteindre pour lequel on donnerait un royaume …

 

Olivier Demay